Patrick Bilheran travaille dans le silence et la méditation. Assis dans un fauteuil, il contemple longuement ses toiles en chantier, ou bien debout, désarmé devant l’implacable cruauté de leur blancheur, il agit par à-coups, porté soudain par une trouvaille, par ce qui lui semble une soudaine évidence, ou encore par quelque fulgurance qui lui fait apposer sur leur surface un mot, une tache, un petit dessin. Parfois, harassé par un infructueux dialogue, il retourne rageusement le tableau en cours contre le mur pour ne plus le voir. Mais il y revient lentement, comme un amant que la séparation torture, il le reprend précautionneusement, se replace devant et relance avec lui le long et mutique face à face.

 

Tout dans la peinture de Patrick Bilheran est maturation, écoute attentive de la couleur et des lignes, effacement du travail entrepris, reprise du travail effacé. Patrick Bilheran œuvre comme un philosophe et un poète, sa peinture est le reflet d’une lutte de la pensée avec elle-même, lutte dont les bribes ardentes s’inscrivent sur la toile sous l’aspect de signes erratiques et mystérieux, de figures géométriques plus ou moins ondulantes, d’angles abstraits posés dans le vide, de jambages de lettres, de mots et de noms, ou parfois d’incandescences, de repentirs, de reliefs froissés. Quelque chose tente d’émerger là, hésite et parfois disparaît, laissant des traces, des débris.

 

Patrick Bilheran rejoue assurément dans sa peinture une part de l’histoire de la figuration contemporaine, née sur les ruines de l’abstraction et de la couleur nue. Il revit dans sa chair et dans celle de ses tableaux le dur labeur qui fait venir enfin la forme sur la toile, mais cette forme encore hésitante, timide, et bientôt retirée pour revenir autrement. Et en même temps, l’œuvre du peintre dit de manière immédiate, elle donne au spectateur à voir et à vivre presque en direct la violence de l’acte créateur, la difficile organisation de la pure rumeur du chaos que chacun d’entre nous porte en lui.

 

Charif Majdalani, écrivain

 Beyrouth, octobre 2011


On pourrait partir du milieu de sa peinture comme l'on part du milieu des jours. De ce moment où les formats se sont agrandis, où la matière blanche, opaque et le trait, qui étaient dans le « remuement» des formes et des couleurs dès le début, ont réclamé liberté et espace. Liberté de filer, de pousser, d’entailler, d'arrêter la lumière dans sa masse insoupçonnée, pierre pesante, roulée jusqu'au au bord du vide.

Du début, on se souvient de l'inlassable fréquentation de l'intérieur de la peinture : des œuvres aimées, profondément aimées : celles de Cézanne, Bonnard, Poliakoff.. Intérieur clos, tenant la main du peintre, comme un père celle de l'enfant funambule appliqué à parcourir le bord étroit d'une vertigineuse murette. De ce dedans, poussaient déjà les « corps » abrupts, si singuliers que sont les toiles de P. Bilheran.

Partir du « milieu, donc, « pour tenter de dire, que la lumière dans certaines grandes toiles presque blanches de P. Bilheran, est trempée de temps, ficelée par le trait qui s’en échappe, revient, l'entoure et la contient. Parfois, un trait de rien. Inapparent. Passé là comme un fugueur, comme la course dans les jambes du peintre, le long des coteaux sombres. Course fidèle, qui attache le mouvement à tout le corps, le maintient entre terres et ciels.

Que la matière, en se faisant fluide, lisse ou glacée, devient, dans certaines toiles, une force empêchée, herculéenne, tenue seulement, comme dans la toile nommée Gaëte, à un minuscule promontoire de noir dans le haut. Matière tenue au collet, le promontoire offrant aux pieds de l'ange l'appui de son saut, et au regard, ce trouble que l'extrême clarté de l'été mêlée à la proximité trop grande de l'eau, peut provoquer parfois, quand la chaleur pétrit la lumière comme un pain. Ou encore cette autre toile de grande dimension (200x170cm), peinte entre les mois de mars et d'octobre 2012, dans laquelle la ligne presque disparue dans la matière blanche, rehaussée seulement d'un cerne rose et gris, court comme une lumière sur un visage. Cerne semblable à celui d'une peau tellement fine qu'elle ne saurait cacher ni le passage bleuté du sang, ni le mouvement à peine perceptible que la beauté ou la fatigue impriment dans le corps.

On a parfois dit de la peinture de Patrick Bilheran qu'elle était une peinture de la retenue et de la fragilité. Sûrement, mais ce serait sans compter avec la grande liberté de cette peinture. Libre, quand, d'un même mouvement elle fait, défait, s'empêche, permettant à sa matière de trouver place et d’aller au-delà, ou pas. Nous offrant l'intérieur de ses équilibres précaires, et le dehors où ils se déploient. Attrapant le regard à son fil de lenteur puis le lâchant. Un peu comme dans de récents diptyques, la ligne, avec la complicité de la matière, traverse, franchit, s'interrompt. Sorte de marche, de foulée claudicante, soulevant, à même le gris de plomb et l'ocre, la terre poreuse du visible.

 Libre et forte enfin la peinture de Patrick Bilheran, dans cette autre part de l’œuvre que sont ses dessins, dont nous voudrions dire un mot pour finir. Semblables à ces enfants espiègles qui courent nus pieds dans la terre des chemins, les dessins de Patrick Bilheran courent aux côtés des toiles peintes, les devançant ou les abandonnant à leur foulée, au grès de leur nécessaire liberté. Petits éclats d'audace dans l'embuscade des jours, ils sont la part malicieuse et grave de l’œuvre. Sa part, non pas manquante, mais offerte au manque, livrée à lui sans méfiance .Celle qui nous rappelle, que le peintre, comme l'enfant, comme l'homme de cœur est « superficiel par profondeur »*.

 

* Frédéric Nietzsche

 

Raphaële Luccioni, 2015

 Le temps de l’acquiescement.

 

Sur les grandes toiles blanches de Patrick Bilheran sont agglutinées quelques bribes de traces ou taches de couleur parfois à peine visibles que rien d’identifiable ne saurait combler sauf à fabriquer l’espace même de la peinture, sa visibilité … à peine.
Ce sont, là, des apparitions lacunaires comme à peine posées ou des paroles à peine prononcées ou juste le souffle d’une élocution troublée, en suspend, prête à être effacée et reprise dans sa correction. Le balbutiement d’un mot, d’une phrase qui serait à la recherche d’un sens dont la vérité ne peut être éludée alors que l’objet de sa connaissance lui est pour l’instant inconnu.
C’est une situation propre à Patrick Bilheran et à un certains nombres d’artistes
contemporains qui veulent continuer la peinture : ne pas savoir ce qui va être peint de ce que l’on sait et de ce que l’on voit mais devoir le trouver en le fabriquant et mettre en évidence le peint au regard de qui regarde. Et peut-être, en somme, une œuvre de peinture.
Pour le peintre, il convient alors de préparer le terrain – toile, châssis, papier … carton – et d’installer l’outillage à plat, à même le sol, comme pour une opération chirurgicale – craie, crayon, couleur, feutre, stylo, stylet, pinceau, peigne, brosse … chiffon. Ils sont là rangés et font signe d’un projet de fabrication à la main, qui sera montré tel un tableau mais dont les motifs ou les figures de compositions ne font l’objet d’aucun savoir préalable et ne sauraient donc être projetés. Aucun paysage, aucun fruit, aucun corps n’y sont mis en perspective et pour autant la peinture ne sera pas abstraite de sa capacité imageante.
L’objectif est autre, peindre ou plutôt arpenter le territoire de la peinture, repositionner sur la surface à peindre des lieux d’inscriptions y tracer les signes et poser les couleurs, fabriquer une carte qui reformulera la géographie d’un pays longtemps travaillé mais, voici quelques temps, délaissé, ruiné.
Les tracés du crayon, du pinceau, de la craie, du stylo, du chiffon…se disputent, sur la toile blanche, ce territoire de blancheur, dont l’innocence n’est qu’apparente et la séduction incertaine.
Patrick Bilheran adopte des comportements de ruse, de retardement qui préparent la foulée du terrain. Il installe des leurres dans l’attente d’un frôlement et peut-être d’une prise, il provoque le moment où la peinture pourrait se déclarer.
Dans le temps de l’affût, il y a comme une sorte de discrétion radicale dans la retenue, l’attente du tracé et l’offre du pigment, de même dans le choix et l’usage des outils.

Dans le moment de la fabrication il y a comme la maladresse décalée d’un geste élaboré au sens où le peintre ne saurait plus, précisément, à quoi ou à qui s‘adresse cette monté de langage qui voudrait dire, formuler, écrire, dessiner, peindre et montrer la peinture des formes du monde.
Dans les œuvres récentes que Patrick Bilheran présente, s’ajuste, s’étoffe, s’ouvre
lentement le sfumato d’une polychromie sourde tel un nuage d’ombre dans la couleur.
Le peintre se demande : à quel moment estime-t’on, décide-t’on qu’une peinture est
terminée et un territoire pictural mis au jour ? Il ne saurait répondre mais il laisse monter, longuement, un acquiescement non parlé du regard. Mais est-ce si sûr ? Au terme de ce temps du regard donné au temps de l’acquiescement, le doute subsiste : peut être jamais la peinture ne se finit. C’est pourquoi elle est toujours à recommencer.

Gérard Tiné          06/07/2015


Chez Patrick Bilheran, l’apparente simplicité est contredite par des étapes que l’on devine, complexes et subtiles. Tout fonctionne par fragments. Ses « images » se révèlent pour se perdre aussitôt, absorbées par des fonds préparés, gammes de gris/blancs diaphanes, que réveillent des lignes géométriques. L’ensemble s’organise sous l’intuition de formes qui engendrent les suivantes : jeux visuels dans lesquels il superpose des signes qui en transforment le sens.

La peinture de Patrick Bilheran n’est pas vraiment abstraite, encore moins… figurative – Elle est visionnaire. 

« J’ai fait des gestes blancs parmi les solitudes » a écrit Apollinaire. 

Patrick Bilheran comme le poète, indifférent aux modes poursuit sa route. Multipliant les pistes il nous fait entrer dans son monde originel, sans vouloir le révéler, afin de rester dans le « murmure ». 

Par le renversement permanent de ses signes qui nous emportent dans ces grands formats comme illimités, formats qu’il privilégie, s’ordonne un monde qui ne retient, une fois la couleur posée, que ces glacis blancs, qui agissent comme un réflecteur sur nos sens et notre imagination. 

L’enchevêtrement des formes et des lignes épousent des sortes de calligraphies fantaisistes et mystérieuses. Tout pourtant, peut sembler s’éparpiller et contribuer à réinventer l’espace. Des parcelles de couleurs sont disséminées ; le noir, le blanc distillent la lumière qui irradie ses compositions d’une densité particulière. Le geste du peintre est libre, et sa maîtrise stupéfiante. 

Patrick Bilheran aime travailler en série des variations chromatiques légères qui lui permettent de développer une facture enlevée et lisse, et d’approfondir son dialogue avec la peinture.

L’artiste se libère de certaines contraintes : ses coups de pinceau organisent des plans, appuyés parfois d’un trait, que souligne la lumière par des aplats d’ocre clair et nacré, aplats qui, dépouillés, réduits aux lignes essentielles se veulent une « peinture d’espace ». Des gammes chromatiques réduites, un éclairage diffus aux résonances mystérieuses, sculptent les surfaces de ses tableaux, tout en les irradiant.

« J’aime l’idée que la peinture se fasse l’écho de la lumière ou des ombres qui la traversent », cette phrase de Laurence Bost* définit parfaitement le cheminement spirituel de l’artiste dont les œuvres sont autant de témoignages du temps qui passe, de sa fragilité, témoignages qui lui permettent peut-être d’accepter le monde dans ce qu’il a d’arbitraire et d’unique « sans autre souci que de cueillir la vie au vol ».

Chez Patrick Bilheran cette « absence de fonds » crée le mouvement, la page blanche sur laquelle il laisse des traces de pensées éphémères et cependant présentes dans un temps immuable.

Gardons à l’esprit les notions essentielles de son œuvre, « les souffles vitaux, la prééminence du trait, le vide ».

 

* peintre née en 1972 

 

Marie-France Gallais Salingardes, 2013