prochaine exposition

 

Restaurant  "L'Allée des Vignes"

32 boulevard du tour de ville

46160 Cajarc

en collaboration avec la galerie Agathe Thuillier

 

du dimanche 22 avril 2018 au vendredi 6 juillet 2018

 

Vernissage:   dimanche 22 avril de 10h45 à 12h

 

http://4s6n.mj.am/nl2/4s6n/1uygj.html?m=AMAAAASv47YAASXEp8wAAAAAAcwAAAAAAAEAAAACAAQrbwBa0ckTnoHfJFXzR9a8PFwOEec64QAD_UU&b=7812d707&e=80b5ac1b&x=NKVFXOpVoOah-kizIOSe-H8Ett3gmV4oDc6TP4otpww

 

Enfantement de la peinture

 

Pourquoi d’emblée les peintures de Patrick Bilheran séduisent-elles, alors qu’on les connaît à peine, ne les ayant, comme c’est mon cas, vues qu’à distance et sur écran ?

Je ne vois que cette hypothèse : c’est qu’immédiatement on y sent palpiter la vie, éprouvant le sentiment vif d’approcher son jaillissement premier. On s’y voit comme convié à l’enfantement du monde. Et qu’est-ce que la peinture, qu’elle soit ou non figurative, sinon la tentative de suggérer, par la matière qui lui est propre, la matière primordiale dont toute chose est tissée ?

Patrick Bilheran ne peint pas en effet la natura naturata, la nature déjà ordonnée et par le langage arraisonnée. Il en peint le bateau ivre ; il peint la natura naturans, la nature toujours inchoative, la vie s’élançant depuis la matière dans l’aventure du monde.

La fragilité, le tremblé du tracé, le fading des couleurs, la composition décentrée souvent … bien des éléments ne peuvent pas ne pas faire penser, d’emblée, à Cy Twombly. Très vite cependant on voit une essentielle différence. Féru d’archéologie et de mythologie, le peintre américain trace sur la page de la toile des embryons, des graffitis de mots, plutôt que des figures. « Peintre d’histoire », il raconte, comme l’écrit Christian Prigent, « l’épiphanie et l’agonie du signe ».

Pas de noms esquissés, gribouillés, chez Patrick Bilheran. Mais pas non plus la seule matière (nul affaissement de la peinture en dépôts poisseux). Quelque chose d’autre, qui serait comme l’émergence de gestes émis par la matière elle-même, très en amont de la constitution stable des formes et figures (portraits, paysages). En somme des tracés et taches « préhistoriques », posés dans un avant où ne s’est pas encore décidé s’ils deviendront ou non signes, parce qu’ils ne se sont pas encore détachés des remuements informes de la matière.

N’obéissant à nul code, une danse improvisée sur le papier ou la toile, qui se traduit par tout un jeu d’écarts, tout un travail de la différance entre dessin et couleur. Danse qui est un combat entre deux forces, celle du trait qui veut s’aventurer dans la vie et celle de la couleur qui veut vivre la sienne en se baignant dans la  matière. Car jamais dans les peintures de Patrick Bilheran la couleur ne vient sagement colorier, remplir une forme déjà définie par le dessin. Chacun, le trait comme la couleur, vit sa vie. Et pourtant, quoique tirant à hue et à dia, à jamais liés, ils font bien couple. Comme font couple, pour l’être-au-monde que nous sommes, notre appartenance à la Nature (au monde de la matière qui en fait la muette substance) et cette condition langagière qui nous donne, en même temps que le pouvoir de toutes les négations possibles, celui d’enfanter des tracés et des signes – des tracés qui sont des signes et des figures en puissance.

Et si cette peinture ne raconte rien de déterminé, de circonscrit ; si elle n’est pas narrative (au sens où l’est la peinture d’histoire), pourtant elle raconte bien quelque chose d’essentiel. Elle raconte le grand combat du vivant humain, du vivant devenu humain. Elle raconte son combat le plus archaïque, qui est aussi celui de la peinture elle-même. Combat qui ne consiste en rien d’autre qu’en la tentative d’arracher aux emmêlements confus de la matière le surgissement d’une figure ou d’un paysage. Sur le drap froissé du papier, à même sa fragilité, c’est un accouchement qui se donne à voir. Du blanc, de son néant, on voit surgir des semblants de membres, une forme vaguement de sexe, un embryon de tête. Troué d’orbites, un visage s’esquisse.

Et ce qui se dit alors sur fond du grand combat cosmique qui est celui de la matière, c’est celui de l’humaine condition. Entre épiphanie et agonie, confrontée à la finitude, une condition où l’enfantement des formes, figures comme paysages, leur épiphanie, existentielle aussi bien que picturale, jamais n’a lieu sans la sanie et les souillures de la matière ni sans le placenta des couleurs.

Telle est, immémoriale, la grande leçon de la peinture. C’est elle, celle de son enfantement, au plus loin comme au plus près d’une enfance de l’art, que nous rappellent, aussi fortement que discrètement, les tableaux de Patrick Bilheran.

 

Jean-Claude Pinson, philosophe poète